HistoireS d'une frontière 

 

 

Depuis la Dédition de 1388, le tracé des frontières dans les Alpes méridionales n’avait pas beaucoup varié, à l'exception de retouches, comme la cession de la vallée de Barcelonnette en 1713 à la France ou encore d'Entraunes, St Martin d'Entraunes et le Mas en 1718.

Cependant au XVIIIe s, le concept de la linéarité s’impose. On souhaite rompre avec la politique des "terres pêle-mêlées" ou des enclaves selon Vauban pour répondre à des nécessités stratégique. En signant le Traité de Turin, le 24 mars 1760, le chevalier Ossorio, premier ministre du Royaume de Sardaigne, et le marquis de Chauvelin, ambassadeur de France à Turin, apportent de considérables modifications à une frontière capricieuse. Le nouveau tracé s’appuie sur des éléments topographiques beaucoup plus affirmés : ligne de partage des eaux entre Var et Verdon du col de la Cayolle à Daluis, succession de crêtes et de vallons entre Daluis et la confluence Riolan/Esteron, cours de l’Esteron jusqu’à sa confluence avec le Var, enfin cours du Var jusqu’à son embouchure.

Le Traité de Turin s’accompagne du maintien de formes locales de jurisprudence et surtout en vertu du décret du 19 Juillet 1770, du maintien de l’usage du français.

Le 24 mars 1860, un nouveau traité est signé. Victor-Emmanuel II et Napoléon III conviennent qu'en contrepartie de l'aide militaire française à la libération de l'Italie du Nord occupée par l'Autriche, les provinces de Savoie et de Nice seraient annexées à la France. En conservant ces territoires de chasse en haute Tinée, Vésubie et Roya, le souverain Victor Emmanuel s'assure un glacis protecteur au revers des crêtes qui ceinturent le Piémont et Turin, sa capitale. Oubliés les beaux attendus de 1760 qui proposaient d'établir les limites de souveraineté sur la ligne des monts ou celle des eaux pendantes !

 

1388, le temps des déditions

 

Malgré quatre mariages successifs, la reine Jeanne, reine de Naples et comtesse de Provence n’a pas d’héritier direct. Elle désigne son parent le plus proche Charles de Duras pour lui succéder. Mais ce dernier se rapproche du roi de Hongrie et lors du Grand Schisme soutient le pape de Rome. Jeanne revient sur sa décision et adopte le duc d’Anjou Louis 1er, frère du roi de France. En réaction Charles de Duras envahit le royaume de Naples et la fait assassiner le 22 mars 1382.

Une longue guerre de succession débute et se perpétue avec les héritiers des deux prétendants Louis II d’Anjou et Ladislas de Duras. La Provence occidentale, séduite par une politique de privilèges, soutient les Anjou tandis que Nice et sa région préfèrent les Duras. L’un d’entre eux, roi de Hongrie, nomme le baron Jean Grimaldi de Beuil successivement lieutenant royal, gouverneur puis sénéchal. Au début de l’année 1388, les troupes d’Anjou assiègent Nice. Ladislas de Duras est très affaibli financièrement et politiquement : une révolte l’a chassé du royaume de Naples. Il laisse aux niçois, déjà éprouvés par des difficultés d’approvisionnement, le soin de se trouver un protecteur dans cette véritable guerre civile.

Le comte de Savoie qui a pris pied en Ubaye dès 1385, tire parti de cette crise pour s’ouvrir un accès à la mer. C’est ainsi qu’en octobre 1388, au terme d’une  “promenade militaire”, il reçoit successivement les demandes des communautés composant les vigueries du Val de Stura, d’une partie de celle de Puget-Théniers, du Val de Massoins, du Val de Lantosque, du Comté de Vintimille et bien sûr de la ville de Nice.

Ces contrats sont signés à titre provisoire, pour une durée de trois ans, au terme desquels le comte de Savoie pourra demander le remboursement des frais engagés pour son assistance. Ladislas de Duras s’avérant incapable de tenir cet engagement, les délégués des communes rendent hommage de fidélité au comte de Savoie.

La Maison d’Anjou réclame la réunification de la Provence jusqu’au règlement de 1419 où la reine Yolande renonce à tous les droits de son fils, Louis III, sur Nice.

Par cet acte de dédition Nice devient capitale des “Terres neuves de Provence”, auxquelles on rattache La Brigue en 1406 et Tende en 1575. En 1526 l’ensemble avait reçu la dénomination administrative de Comté de Nice.

 

1713-1718, les vallées cédées

 

En 1702, la guerre de Succession d’Espagne éclate. Le souverain Victor-Amédée II voit Nice prise une nouvelle fois, l’ensemble de ses fortifications seront démantelées en 1706. Louis XIV rattache judiciairement et fiscalement le comté à la France tout en lui laissant une relative autonomie.

En 1713, au traité d’Utrecht, la France restitue le comté de Nice et le duché de Savoie. Victor-Amédée II doit cependant céder à la France la vallée de Barcelonnette et ses dépendances en contrepartie des acquisitions qu’il fait à Pragélas, Oulx, Sézane, Bardonèche et Château-Dauphin. Le royaume de France place ainsi sa frontière sur les”sommités des Alpes”.

Ces dispositions sont complétées en 1718 par les accords de Paris qui rattachent au comté de Nice les communautés d’Entraunes et de Saint-Martin d’Entraunes sur le versant méridional de cette ligne de crête.

La vallée de Barcelonnette conserve l’ensemble des privilèges et des franchises acquis au cours des siècles précédents. Elle est rattachée à la Provence avec un statut d’exception préservant son autonomie. Elle bénéfice de droits de douane spéciaux, et surtout d’exemption de taxe sur le sel, ce qui fait d’elle une plaque tournante du faux saunage (contrebande du sel).

L’avènement de Louis XV marque le retour en force de l’absolutisme et l’exception politique et administrative de la vallée de Barcelonnette est remise en question.  Les agents royaux maintiennent les communautés dans un endettement chronique afin de faciliter leur mise sous tutelle.

En matière judiciaire, on envisage la suppression pure et simple des bailes dans les communautés et du tribunal de la judicature pour les remplacer par un tribunal royal. Ce projet échoue provisoirement, mais sera conduit à son terme en 1787. Il passe par la création d’une nouvelle élite politique locale entièrement dévouée au roi de France et à laquelle sont réservés les postes de pouvoir.

 

1760, la fin des "terres pêle-mêlées"

 

La frontière entre la Provence et le comté de Nice avant 1760 suit une succession “de saillants et de rentrants”, ce tracé en dents de scie ayant pour effet :

•    d’entraver les déplacements à l’intérieur d’un même état,
•    d’’acquitter des droits de passage, à Sigale ou à Cuebris pour les habitants de l’Estéron, à Entrevaux  ou à Guillaumes pour ceux du haut Var,
•    de favoriser la contrebande, notamment de sel et de tabac, ainsi que la désertion
•    de générer des contestations entre paroisses voisines au sujet de leurs communs confins. Niçois et laurentins par exemple s’opposent sur la propriété du lit du Var et des “iscles” utilisées pour le pacage et le ramassage de bois.

 

 

 Le premier traité de Turin signé le 24 mars 1760 rectifie d’un commun accord, sans conflit préalable, la frontière entre les royaumes de France et de Piémont-Sardaigne, de la rive du Léman à l’embouchure du Var. Il est accompagné d’une carte à grande échelle où sera reporté le bornage effectué sur le terrain.

En appliquant le double principe du partage des cours d’eau et de l’établissement de la frontière sur la ligne des “eaux pendantes”, ce traité, favorise leroi Charles-Emmanuel III.  Localement, il donne gain de cause aux niçois à propos de la propriété du lit du Var. Il met fin à l’enclavement du val d’Entraunes et entraîne le démantèlement de la place-forte de Guillaumes.

 

 

Au nord des Alpes, le Dauphiné gagne trois communautés, la Savoie neuf. Au final, la balance est déséquilibrée (10 paroisses, 150km2, 3200 habitants) pour la France  (18 paroisses, 300km2, 6200 habitants) pour le Piémont-Sardaigne.

 

 

 

 

 1860, l'annexion à la France

 

L’Unité italienne, voulue par le roi Victor-Emmanuel II, ne peut se faire sans l’appui de la France.  Le 28 juillet 1858, à Plombières, Napoléon III, lors d’une entrevue secrète avec Cavour, négocie la cession de la Savoie et de la Province de Nice en échange de son aide militaire pour conquérir l’Italie du nord sous domination autrichienne.

La campagne sera brève et sanglante. Les victoires de Magenta et Solférino sur l’armée autrichienne conduisent à un armistice séparé le 11 juillet 1859 où l’Autriche conserve la Vénétie. Cavour, furieux, démissionne laissant place à Ratazzi qui refuse d’appliquer les accords de Plombières tandis que lui-même s’attache à obtenir l’adhésion des petits Etats péninsulaires au futur royaume d’Italie.

Dans les premiers mois de 1860, Cavour, revenu au pouvoir, obtient le consentement de Napoléon III à ces rattachements, tout en lui concédant l’annexion de la Savoie et de l’arrondissement de Nice (subdivision du comté). Toutefois, se défiant de l’avenir de ses relations avec la France, le gouvernement piémontais tient à conserver le versant méridional des Alpes. Le prétexte des territoires de chasse concédés à Victor-Emmanuel II sur les hauteurs de la Tinée, de la Vésubie et de la Roya justifie que d’importantes zones stratégiques soient conservées à l’Italie, de Colla Lunga au col de Tende.  Napoléon III accède à la demande et permet ainsi au royaume d’Italie naissant d’établir un glacis protecteur au revers des crêtes qui ceinturent le Piémont.

Les négociations aboutissent au deuxième traité de Turin le 24 mars 1860 qui conditionne la cession de la Savoie et de l’arrondissement de Nice à l’approbation populaire, recueillie lors d’un plébiscite le 15 avril suivant.

A une écrasante majorité des voix la population se prononce en faveur de l’annexion. La bourgeoisie espère des agrandissements de territoire et dans les autres classes on exprime le désir d’appartenir de nouveau à la France. Le résultat est sans appel : sur 30712 électeurs inscrits, 25743 votes “oui” (84 %) 160 “non” et 30 “nuls”. L’abstention est toutefois significative. En moyenne de 15 %, elle atteint des records dans le Mentonnais et la Roya entre 33,7 % à Breil et 72,8 % à La Brigue.

 

 

 

 

 

1947-1989,Vers la fin des frontières

 

A partir de 1860, les territoires laissés à l’Italie (communes de Tende, La Brigue et alpages et forêts des six communes de la Tinée, de la Vésubie et du Valdeblore, dont le hameau de Mollières) vivent sous un régime spécifique de zone franche. Le durcissement du régime faciste y entraîne toutes sortes de vexations, spoliations et exactions fiscales.

Dès 1944, de forts mouvements politiques apparaissent réclamant la révision de l’ancien traité et le rattachement à la France des communautés et territoires qui auraient dû lui revenir en 1860 si l’on avait appliqué le principe de “frontière naturelle.”

Dès le retrait des troupes allemandes  et leur remplacement par les forces françaises en avril 1945 les membres du Comité de Rattachement de Tende et La Brigue gagnent les deux villages et y organisent un “plébiscite” en faveur du “retour à la France”. Le commandement interallié impose de revenir à la situation politique antérieure à 1939, restaurant l’administration italienne en attendant la conclusion des négociations de paix.

Le traité de Paris, signé en février 1947, traduit le grand écart auquel se livre la diplomatie française. Vis-à-vis de l’opinion publique elle doit se montrer intransigeante à l’égard d’une Italie coupable du “coup de poignard dans le dos” de 1940 dont on veut obtenir réparation. Vis-à-vis des Alliés elle doit être conciliante, afin de ménager un cobelligérant (depuis 1943) et de ne pas apparaître expansionniste tout en préparant l’avenir de la construction européenne.

La revendication de la frontière naturelle placée sur la ligne de crête fait surgir de nouveaux problèmes :

- A La Brigue, le territoire communal s’étend sur les deux versants, la nouvelle frontière l’ampute de ses forêts d’exploitation et de ses alpages en location. La commune perd aussi une large part de sa population dispersée dans quatre hameaux du versant oriental.

- Au mont Genèvre, les impératifs stratégiques imposent le contrôle du Mont Chaberton qui commande Briançon et de la piste qui y conduit. Le village de Clavières, où celle-ci prend naissance, se trouve coupé en deux !

Dès 1948, les deux ministres des Affaires Etrangères Georges Bidault et Pietro Quaroni conviennent d’ajustements territoriaux mineurs. Mais leur accord est refusé par la représentation nationale française, ce qui ouvre la porte à d’interminables négociations dont le point final sera, à l’été 1989, l’attribution à la commune d’Isola de la combe de Colla Lunga.

 

 

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