Se soigner en montagne

 

Exposition présentée à Entrevaux (Chemin de ronde) du 5 avril au 1er novembre 2015.

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La dureté de la vie en montagne a rendu les souffrances familières. Les gens, habitués à la douleur, ne se rendent pas bien compte de la gravité de leurs maladies. Le paysan s’attarde peu sur les maux, qui font pour nous l’objet dans les heures qui suivent leur apparition d’une consultation chez un médecin spécialiste. L’indispensable labeur quotidien, l’éloignement et la pauvreté tendent à rendre toute maladie bénigne.Dans l’adversité et quand le mot autosuffisance domine, la solution au mal ne peut-être qu’à portée de main. Et, quand les ressources de la pharmacopée domestique sont épuisées, on n’hésite pas à contacter un guérisseur. Uniquement dans les cas les plus graves, les cultivateurs considèrent le médecin de campagne comme un recours efficace.

Ex-voto, ND de Laghet, 1890

La situation sanitaire du monde rural change à partir de 1862, avec la mise en place d’un service d’assistance médicale gratuite. Progressivement, les pratiques d’automédication s’estompent. Avec l’avènement de la Sécurité Sociale (1945), elles se limitent aux maladies bénignes et de nos jours seuls les anciens ont gardé le souvenir de quelques recettes aujourd’hui qualifiées de grand-mère.

La Cueillette

MillepertuisLe docteur Fodéré (Voyage aux Alpes-Maritimes , Paris, 1821.)  cite : «la gratiole et le  concombre sauvage pour se purger. La véronique, la carline, le génépi, l’angélique et les autres plantes chaudes pour suer. La solidago, le plantain pour mettre sur les plaies».

La cueillette, pour être efficace doit respecter le rythme naturel des végétaux. Il est important de tenir compte des saisons, des heures du jour, du choix de l’organe à récolter.

Ainsi, la graine de genièvre, doit être cueillie avant maturation, plus particulièrement entre l’Assomption et la Nativité. L’erba de la San Jan, le millepertuis, doit être ramassé à la Saint Jean, entre les premières heures de l’aurore et le lever du soleil.

On cueille généralement les plantes par temps sec ou après dissipation de la rosée afin d’éviter qu’elles ne « brûlent » et favoriser la dessiccation. Les racines et les rhizomes doivent être arrachés à la tombée du jour lorsque les principes actifs ont quitté la partie aérienne du végétal pour se régénérer dans ses racines.

Seules les plantes parfaitement saines peuvent être ramassées. Il ne faut surtout pas procéder à un arrachage systématique qui risquerait d’entraîner la disparition ou l’appauvrissement du milieu naturel.

Les remèdes à base animale

Certains se souviennent encore :

  • du goût désagréable de l’huile de foie de morue,

  • du lait de poule (jaune d’oeuf agrémenté de sucre, de lait ou de vin) comme fortifiant,

  • des mouches de Milan, (cantharides) utilisés comme vésicatoire,

  • des gastéropodes contre la tuberculose

  • des toiles d’araignées pour stopper une hémorragie

  • de la graisse de couleuvre pour guérir des rhumatismes...

Des Eaux qui Guérissent !

 

L’invention des sources guérisseuses est un phénomène essentiellement rural. Ces sources se situent d’ailleurs le plus souvent aux confins du territoire communal. A Saint-Auban, on signale au XVIIe siècle une source guérissant beaucoup de maladies et notamment la gale et la lèpre.  L’eau de la source «Pitar» (hameau de la Beaumette) était bien connue des vieux péoniens. On se souvient encore qu’un instituteur laïc y venait même pour soigner ses convulsions pulmonaires. Certaines sources sont à l’origine d’un culte plus ancien, à l’exemple de celle de Saint-Jean-du-Désert à Entrevaux, qui  passait pour guérir les fièvres, les écrouelles et la gale.  En souvenir du baptême pratiqué par le saint, durant la nuit de la St Jean, les habitants de Guillaumes se lavaient les yeux avec l’eau du Tuébi, afin de se purifier de tous les maux. C’est également à la fin de celle-ci que les femmes du village se lavaient avec la rosée, car celle de ce matin là guérit les maladies de peau. Parfois un saint personnage est à l’origine des vertus miraculeuses d’une source. L’ermitage de Saint Arnoux, au bord du Loup, près de Tourettes fut très réputée pour guérir des maladies de peau. Les fidèles s’immergeaient et se frottaient le dos au rocher où se tenait l’ermite. A Roquebillière et dans ses environs, on lavait les plaies des enfants avec de l’eau bénite de Saint Julien, patron de la commune. 

Enfin, pour guérir de tous les maux, rien n’empêche de conserver à domicile une bouteille d’eau bénite ou provenant d’un lieu de pèlerinage. Nombreux sont ceux qui ramènent de Lourdes, une gourde métallique ou plus récemment une fiole en plastique représentant la Vierge.

L'Alcool au Secours des Malades !

«Douoi gruns de sucre dintre un véire de vi lèvou cin sous a sou medessi.»
«Deux morceaux de sucre avec un bon verre de vin ôtent cinq sous au médecin.»
Proverbe levensans.

Contrairement à l’alcool, nos ancêtres, n’accordent à l’eau que très rarement, une fonction médicinale : en cas de frayeur ou d’émotion violente. De plus, faute de lui substituer ou de lui ajouter du vin, ils ne consommaient que l’eau de sources indiscutablement reconnues comme hors d’atteinte de toute pollution. Le vin est considéré comme un fortifiant. On lui attribue aussi une fonction purificatrice : «Il tue les microbes». Dans cette optique, on prépare un vin chaud en cas de rhume aigu ou de grippe.
A défaut d’alcool pharmaceutique, une plaie et l’ombilic des nouveau-nés sont nettoyés à l’eau de vie. L’absorption d’un petit verre de marc après le café ou mélangé à celui-ci par temps froid est considérée comme «réchauffant». Les grogs à l’eau de vie ou au rhum ont la même utilité. On emploie l’alcool dans la lutte contre la maladie enfantine dite des «vers» ; en frictions, pour calmer les douleurs rhumatismales ; en compresses pour résorber les ecchymoses, les furoncles, les panaris ou les morsures de vipères.
Certaines liqueurs (genièvre, fleurs d’oranger, myrte) ont un usage "purement" médical. La gentiane (Suze) est bonne pour le foie et ouvre l’appétit. D’autres sont consommées à des fins sociales. L’expression : "vous prendrez bien une petite goutte, ça ne fait pas de mal" ou "ça vous fera du bien" traduit bien le mariage entre la fonction sociale et la fonction médicinale sous-jacente de cet alcool appelé fort joliment : «eau de vie».

La Littérature de Colportage

En France vers 1900, les livres de médecine végétale populaire se multiplient. A l’heure du Bon Marché et de Manufrance, des médecins malins vont créer des entreprises de thérapie par correspondance aussi durables que lucratives. Le principe reposait sur la diffusion et la vente souvent par colportage ou sur les marchés, de manuels de santé - recueils de recettes. Ils font office de représentants permanents, à domicile, des poudres, pilules, sirops et autres élixirs fabriqués par l'éditeur.
En tête des ventes : la médecine végétale illustrée du Dr. A. Narodetzki et le médecin des pauvres du Dr. Beauvillard. La publicité médicamenteuse et charlatanesque gagne également les revues à grande diffusion dans les campagnes comme le Réveil Agricole ou le Chasseur Français.

Les Guérisseurs

Tante Fine, guérisseuseLes relations qu’entretiennent les guérisseurs avec leurs concitoyens sont ambivalentes. Le mystère autour de leurs pratiques engendre la méfiance. Leur humilité, leur dévouement, leur désintéressement font naître la confiance.

Que l’on ne se trompe pas, les guérisseurs ou guérisseuses sont des personnes comme les autres, cultivateurs ou femme de cultivateurs. Rien ne les distingue si ce n’est le bouche à oreille. Aimées de tous, elles jouissent d’une «aura», à la hauteur de leur compétence. Chaque village est en mesure d’avoir une «bonne vieille», à l’image de tante Fine à Puget-Rostang pour guérir du «coup de soleil» (insolation) ou du «coup d’air» (celui qui fait couler l’œil et donne le torticolis).
Le mystère demeure l’élément clef de la guérison. Le charisme du guérisseur, sa gestuelle, ses formules secrètes confortent le patient. Si ses remèdes, à base de simples, ne sont pas dénués d’efficacité, n’oublions pas cependant que l’effet placebo reste dans la plupart des cas le garant de la remise sur pied du malade dans un pays où la science «payante» du docteur ne jouissait pas d’une grande confiance.

Les Accoucheuses

La présence du docteur n’est pas  requise pour les accouchements. La majeure partie des accouchements se passe en famille ou avec l’aide d’une matrone d’expérience jouissant d’une confiance générale et justifiée. L’enquête issue des visites pastorales de Monseigneur Domenico Galvano (1838) nous instruit grandement à ce sujet. Une question traite des accoucheuses. Quand, elles sont présentes, les curés rapportent qu’elles agissent toujours par charité. Qu’elles sont "assez instruites selon le pays" et que leur moralité est irréprochable. Elles doivent être capables, en cas de nécessité d’administrer le Baptême dans les plus bref délais. Aucune d’entre elles comme le souhaitait l’administration Sarde n’était patentée, ni rémunérée par les communes. L’arrêté préfectoral du 21 novembre 1860, instituant la nécessaire obtention d’un diplôme de sage femme de seconde classe devant le jury médical de l’école de Marseille ne semble pas avoir modifié les pratiques.

Les Médecins de Campagnes

medecin felix gaymardLes docteurs jouissent de la confiance des notables, qui les sollicitent pour accoucher leurs épouses ou soigner leur enfants chaque fois que cela est nécessaire. Les cultivateurs, après avoir épuisé toutes les "astuces" dictées par l’autosuffisance, donnent leur confiance au guérisseur, au rebouteux et à la matrone. Ils considèrent  le médecin comme un dernier recours efficace, sinon ils n’auraient pas pris la peine d’aller le chercher et d’économiser parfois pendant plusieurs mois pour le payer. L’homme, le plus souvent originaire de la vallée, s’illustre par son grand cœur et n’hésite pas à parcourir des kilomètres sur des chemins tortueux, parfois de nuit et ce malgré les intempéries pour secourir une pauvre femme ou un bon vieux. Sa profession peut-être considérée comme un sacerdoce. Plusieurs de ses interventions, pour son malheur sont «au bleu», et il n’est pas rare que seuls les médicaments soient facturés. Seuls sa situation de propriétaire terrien et sa clientèle aisée lui permet un tel dévouement.La situation change quand le 25 juillet 1862 le Préfet Gavini, met en place un service d’assistance médicale gratuite. Ce service a pour objet d’assurer gratuitement aux indigents malades les services d’un médecin et les médicaments qui leur seront prescrits. Le «médecin des pauvres », l’ancêtre du médecin cantonal qui apparaît en 1883 à charge  :
  • de donner gratuitement leurs soins aux malades indigents et aux enfants assistés,
  • de pratiquer les vaccinations,
  • de proposer en cas d’épidémies des mesures de santé publique,
  • de constater les décès.
  • De plus, il est tenu de visiter, au moins une fois par mois, les communes de sa circonscription et de consulter dans la salle de la mairie.

Le Curé : Médecin des âmes

Au début du XIXe siècle, la prise en charge des malades par l’Eglise est générale. Les hôpitaux de Guillaumes, Entrevaux et Puget-Théniers (1722) sont sous la responsabilité des curés de paroisse. La nécessité de la présence du prêtre au chevet du mourant est indiscutée. Elle se justifie par le souci du salut des âmes. Le prêtre est également appelé à soulager les souffrances physiques. Le soulagement de la douleur est considéré comme une forme particulièrement valorisante de l’exercice de charité. Quant aux malades, ils attendent du prêtre qu’il leur attire des faveurs divines, notamment celles des saints guérisseurs.La guérison relève de la volonté divine sollicitée pour ceux qui sont dignes de la Grâce de Dieu. La maladie et la mort sont considérées comme des châtiments de Dieu. D’où l’expression de désarroi : « qu’ai-je fait au Bon Dieu ? »
Le médecin apparaît comme subordonné au prêtre, les soins efficaces de l’âme passant avant les soins très aléatoires du corps. Enfin, le prêtre est bien souvent le seul recours possible en l’absence du médecin.

Les Saints Guérisseurs

La dévotion populaire a accordé des vertus guérisseuses à certains saints. Ils ont le pouvoir d’intervenir sur des maux en rapport avec :

  • le martyre qu’ils ont subi,
Sainte-Claire, Villars-sur-VarSainte Agathe, dont on a coupé les seins, combat l’obstination des nourrissons qui se refusent à la tétée. 
  • les maladies dont ils ont souffert,
Saint Roch, guérit de la peste et des maladies contagieuses. Saint Antoine l’ermite opère les guérisons des abcès, de la gale et de la rage transmise par les chiens. Saint Nicolas de Tolentino, la Vierge lui apparut, alors qu’il était malade, elle lui donna du pain. Depuis, le clergé de Puget-Théniers bénit et distribue des petits pains ornés d’une croix pour obtenir la guérison des malades le jour de la fête patronale. 
  • les miracles qu’ils ont accomplis,
Saint Barnabé soulage les malades de la goutte dans les vallées de l’Esteron et le Haut-Var. Saint Blaise, est le guérisseur attitré des maux de gorge et du goitre à Levens et St-Martin. On impose à cette occasion, "la coulana de san Blai", collier de deux chandelles bénites allumées et placées en croix au niveau du coup. St Arnoux, réputé pour soigner les maux de gorge à La Croix-sur-Roudoule. 
  • l’analogie avec leur nom,
Sainte Claire guérit l’ophtalmie. A Villars et à Massoins les fidèles l’imploraient en se lavant les yeux à une source voisine de sa chapelle.

Philippe Thomassin

 

Pour en savoir plus : Se soigner en montagne, édition Ecomusée du Pays de la Roudoule, Puget-Rostang, 2003.

 

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