L'élevage ovin du milieu du XVIIIe au début du XIXe siècle.

 

En 1842, une notice de l'administration sarde sur le pastoralisme mentionne que l'élevage "forme une des principales richesses de la population dans plusieurs communes des Alpes-Maritimes"(1). Les ovins sont prioritairement destinés à la consommation locale de viande et leur laine est employée pour la fabrication des vêtements.

L'intendant général Joanini évalue en 1754, dans le Comté de Nice, le nombre de "lanultes" (lainés) à 86790 (2). En 1871, on recense dans l'arrondissement de Puget-Théniers, 24390 têtes de bétail venant de basse Provence pour les pâturages estivaux. Dans les villages, le nombre d'ovins par familles est relativement faible. A Saint-Léger, on recense 292 "moutons" en 1820 pour 24 chefs de famille (3). Les trois plus pauvres en possèdent 1 à 2 et les trois plus riches entre 24 et 30.

 

 

Caractéristique de la race indigène

Le Baron Dubouchage, Préfet des Alpes-Maritimes conformément au décret impérial du 8 mars 1811 ordonnant la création de soixante dépôts de béliers mérinos en France dans la perspective d'améliorer le cheptel, adresse aux maires du département un questionnaire destiné à caractériser les races indigènes et le mode d'élevage. Dans l'arrondissement de Puget-Théniers, seule la réponse du maire de Villars-sur-Var (4) nous est parvenue. Mais si l'on en croit le propos de Jean-Dominique Blanqui, alors sous-Préfet de cet arrondissement, il n'existe pas une grande différence entre les ovins d'une commune à l'autre.

L'élu rapporte que les éleveurs locaux n'ont jamais cherché à améliorer la race indigène. Les brebis présentent le front, les joues, le ventre et les jambes dégarnis de laine. La laine de couleur variable (une partie blanche, une partie au centre noire, et une autre préjaunie) mesure une quinzaine de centimètres. La hauteur moyenne est de 45 cm au garrot et la longueur du sommet de la tête à la naissance de la queue de 75 cm environ.  Le poids moyen des brebis de deux ans varie entre 10 à 12 kg, celui des moutons du même âge élevés en très petit nombre entre 12 et 15 kg. Les ovins ont ordinairement les cornes tordues et la queue naturellement longue.

 

Mode d'élevage

Les béliers restent la plupart du temps avec le troupeau. Les brebis n'ont qu'un agneau par an naissant dans les mois de décembre et janvier. La tonte n'a pas lieu la première année suivant à la naissance. Elle se pratique une fois par an au mois de mai. La toison pèse environ un 1,5 kg. La laine n'est pas lavée et le prix pratiqué en 1811 est de 1,20 francs le kg. Les moutons sont ordinairement consommés pour la boucherie.

Le troupeau est gardé par un berger généralement employé par les propriétaires. Les bêtes passent la plupart du temps la nuit en bergerie. La toiture des bergeries est recouverte de paille. Les brebis stabulent dans la partie inférieure séparée par un plancher de la partie supérieure réservée au fourrage. La litière est enlevée une fois par an.

 

Gérer l'espace

La surcharge pastorale d'une part et la nécessité de cultiver la moindre parcelle de terre d'autre part, dans un pays aux ressources agricoles limités et aux pâturages secs et pierreux  impliquent une imbrication étroite entre agriculture et pastoralisme à l'origine de règlements communaux complexes.

  • La transhumance intérieure

Il existe une véritable transhumance des troupeaux à l'intérieur des communautés. Le but essentiel est d'assurer la "levée" du bétail, c'est à dire assurer son éloignement du village et des zones cultivées à certaines époques.  Les statuts de Puget-Rostang établi en 1772 mentionne que : "Pour tout le dix du mois de mars de chaque année, les particuliers et les habitants seront obligés de sortir leurs troupeaux, soit gros ou petits et de l'enfermer la nuit dans leurs granges champêtres ou dans le bercail fermé aux dites terres champêtres et les faisant dépaître dans les quartiers qui ne soint en deffens, ils ne pourront les faire descendre au village jusques aux fêtes de Noël. On autorise cependant, et seulement pour une durée de huit jours " à faire revenir les troupeaux aux villages à condition qu'ils empruntent un chemin spécifique  (du vallon de Moisoules au quartier de Reinières) pour ne pas endommager les terres cultivables. Le troupeau ne stationne guère plus d'un trimestre  au village et pâture à l'étage des "granges" le reste de l'année. Il arrive que l'accès sur certaines terres soit règlementé : "Le quartier du Fraisse entrera annuellement en deffens le douze avril jusques au jour et fête de la Toussaint, pendant tout lequel temps chaque particulier pourra néanmoins y faire dépaître douze bêtes average ou chèvres et en trouvant davantage, payera ban de deux livres dix sols et six sols le berger, en tout trois livres"

  • La préservation des récoltes : les défens

Dans les environs des villages où les cultures sont permanentes et intensives, il est interdit "en tout temps" d'introduire du bétail dans les propriétés d'autrui. La Croix sauvegarde vignes, blés et jardins ; Puget-Rostang s'emploie en plus à préserver les "étoubles, les arbres fruitiers et les olivettes". L'amende est proportionnelle à la quantité de la culture endommagée et à son importance pour la vie économique locale.

  • La préservation des espaces forestiers

Les communes se soucient de préserver les ressources naturelles présentes sur leur territoire, notamment les chênaies. Certaines terres sont mises en défens car à l'avenir comme le précise les statuts de Puget-Rostang : "il pourroit s'y former un petit bois à pouvoir fournir quelques pièces pour servir aux toits de maisons ou de bastides, n'ayant dans le terroir aucun bois de haute futaye".

  • La préservation des chemins

Depuis le  néolithique, la transhumance de troupeaux a généré des voies de communication que l'on a coutume de nommer les drailles. Au XVIIIe siècle, on tente de maintenir dans un état convenable les chemins. Les statuts des communautés imposent des itinéraires précis. A l'exemple, les troupeaux venant de Provence, et transhumant par le territoire d'Auvare ne circulent que sur l'itinéraire dit du "Grand Pas". Il arrive qu'ils soient guidés et surveillés par un officier communal : le champier.

  • La transhumance inverse ou petite transhumance

Durant la période hivernale, dans cette région dépourvue de prairie, où la neige faisait chaque année son retour et surtout où il est extrêmement difficile de réunir suffisamment de fourrages secs, les éleveurs ont pris l'habitude de conduire leurs troupeaux sur le littoral et en Provence. Fodéré estime que 100 000 bêtes prennent part à ce type de transhumance. Certains éleveurs restant aux villages pouvaient distribuer aux bêtes des feuilles de chênes, des branches de pins et d'autres résineux.

L'élevage des ovins en pays de Roudoule, du milieu du XVIIIe au début du XIXe siècle, se présente pour les villageois comme une activité complémentaire. Le nombre de brebis par famille au village de Saint-Léger, est trop faible pour espérer une forte rentabilité. Financièrement, les bergers d'Auvare n'ont pas les moyens de faire face aux bergers venus de Basse-Provence, lors des enchères pour la location des pâturages communaux. Les habitants de La Croix vendent une partie de leur troupeau, avant le paiement de la taille. L'enrichissement de la commune d'Auvare avec la location de pâturages se fait grâce à la présence de troupeaux étrangers et souligne le peu de surface cultivable. A l'inverse, la commune de Puget-Rostang au travers de ses statuts insiste sur la protection des terres cultivables et des ressources naturelles susceptibles d'être détruites par les troupeaux. Enfin, les revenus de l'élevage sont à l'image des brebis de Villars-sur-Var : maigres !

Philippe Thomassin

Sources :
THOMASSIN Philippe - "Bêtes à laine", dans journal de l'Ecomusée, Ecomusée du Pays de la Roudoule, Puget-Rostang, 2000. p. 19-26
COSTAMAGNA  Henri - Recherches sur les institutions communales dans le comté de Nice au XVIIIe siècle (1699-1792), Thèse de doctorat en histoire, trois volumes, Université de Nice, 1971
GUIOT Léonide - Forêts et pâturages du Comté de Nice, imp. Bouchard, Paris, 1875
(1) ADAM E072-1N2 notizie sui pascoli, 1842
(2) ADAM  Fonds Città e Contado di Nizza, tabella 11, de pedaggi e bestiami folios 114 à 124
(3) ADAM E009-1I7 Pacages des chèvres et des moutons
(4) ADAM M388 Fonds Consulat et Empire, lettre 3 janvier 1812

 

Les soins donnés aux ovins

 

“Les moutons n’ont pas la sécurité sociale ” F. Barral

Les remèdes administrés aux ovins reposent :

  • sur des pratiques connues depuis des temps immémoriaux, dont certaines ne sont pas dénuées de superstitions,
  • l'’usage des plantes médicinales, dont l’apprentissage commence dès le plus jeune âge en gardant le troupeau,
  • l'’expérience. Les bergers échangent leurs “ recettes ” lors de leurs rencontres sur les routes de la transhumance ou sur les foires.

 

“ Oeil blanc ”

Pour soigner "l'oeil blanc", le berger avait coutume de percer l’oreille de la bête, d’y glisser dans l’instant un lacet de cuir. En principe, l’humeur s’écoulait et l’œil redevenait transparent. M. Brun, berger communal  rapporte : “ Quand nos brebis étaient malades, on les soignait avec notre méthode d’avant. C’est comme la tache à l’œil, quand l’œil vient blanc : vous mettez un bout de lacet. On lui faisait un trou à l’oreille avec la pointe du couteau, on y passait le lacet et on y faisait un nœud d’un côté, un nœud de l’autre. Et cette blancheur qu’ils avaient dans l’œil s’en allait.”

 

"Coup de sang"

Un opinel pouvait guérir le “ coup de sang ”, manifesté par un tremblement allant parfois jusqu’à l’évanouissement. Pour ce faire, le berger incisait la veine au-dessus de l’œil et laissait saigner abondamment. Ce remède valait aussi pour les crises de foie et les dysenteries. Les agneaux étaient guéris de ce mal, une fois la queue ligaturée ou même coupée si la bête était trop grasse.

 

Indigestion

Quand les brebis étaient “gonflées” suite à la consommation de plantes indigestes ou toxiques, les bergers avaient coutume de presser la panse de la bête ou même de la percer à un endroit précis sans toucher les boyaux. M. Brun, quant à lui, employait une méthode moins traumatisante consistant à leur faire ingérer du sel ou de la terre. M. Fournier (La Croix-sur-Roudoule – Léouvé) mentionne qu’il n’était pas rare, que pour une indigestion, les  bergers donnent de la camomille (Matricaria chamonilla L.) aux bêtes.


Piétin

Le piétin dont les brebis souffrent durant la transhumance ou en stabulant dans les  bergeries durant l’hiver, était traité avec de l’alun, une fois la patte atteinte curée à l’opinel.

Tique

Les parties atteintes par les tiques appelées “langastes”, fréquentes dans les pâturages pierreux, étaient traitées à la nicotine.

Gale

La “rougno” était traitée à la nicotine M. Brun se souvient : “On mettait de la chique sur la plaque de gale, ça la faisait partir. Moi, je ne fumais pas, tous les bouts de cigarettes je les ramassais, je les mettais dans une bouteille, avec de l’eau et badigeonnait les brebis comme ça ”. Bien que certains bergers eussent utilisé le grésil, l’huile de cade en usage externe demeurait le remède préféré. Elle était fabriquée à partir du genévrier cade (Juniperus oxycedrus L.). M. Graglia (La Croix-sur-Roudoule) se souvient du procédé de fabrication : “On fendait le genévrier en petites bûchettes que l’on plaçait dans une marmite en fonte. On retournait rapidement la marmité et son contenu sur une pierre plate. Cette pierre était percée d’un orifice central de 5 cm de diamètre environ pour permettre l’écoulement. On allumait alors un feu modéré recouvrant toute la marmité qui devenait ainsi un four. Les bûchettes de cade y chauffaient 3 à 4 heures, laissant suinter leur huile. L’huile de cade s’écoulait par l’orifice  et on la recueillait sous la pierre dans un récipient réservé à cet effet : “ lou catran ”.

Muguet

L’urine guérissait du muguet.

Piqûre de vipère

Les bergers avaient recours soit à l’alcali, après incision et lavage de la plaie, soit, comme il semble plus régulièrement attesté, à l’ellébore fétide “ machistré ” (helleborus foetidus L.). La plante femelle que l’on nomme en gavot “ mâle ” était écrasée entre deux pierres et posée en emplâtre.

Fractures et coups

Si une bête se cassait une patte, une attelle en genêt bien ficelée faisait l’affaire. Si ce n’était qu’un coup, un cataplasme de lard et de persil accélérait la guérison. Ce remède était également employé par les hommes dans le Val d’Entraunes.

Soins lors de l'agnelage

L’eau de vie, comme le souligne Paul Raybaut, était employée pour nettoyer une plaie animale ou lors de la mise à bas des jeunes bestiaux que l’on frictionnait énergiquement dans le but de les réchauffer.  André Abbé, Henri Bresc et Jean-Paul Ollivier  mentionnent durant la période de l’agnelage, l’emploi du sureau pour le favoriser, ou encore la tisane de roseau ou de cannelle qui permettait en cas d’avortement d’évacuer le fœtus et le placenta.

Au-delà des quarantaines, notamment en cas de “ picote ” (clavetée), une seule maladie, semblait impossible à guérir : “le tournis ”. Il se manifestait par un ver rongeant la cervelle de la bête et qui contraignait le berger à l’abattre.

 

Philippe Thomassin