DES HOMMES, DES FEMMES ET DES PLANTES DANS LE MERCANTOUR

 

par Elise BAIN, ethnobotaniste
 

L'enquête ethnobotanique dans le Mercantour commandée par l'Ecomusée de la Roudoule a débuté le 5 juillet 2010 au Musée départemental ethnologique de Haute-Provence, prieuré de Salagon, où nous nous sommes réunis avec Philippe Thomassin et Danielle Musset, la directrice du Musée de Salagon, afin d'en déterminer les enjeux et les contours. L'idée de départ était de retrouver les savoirs anciens relatifs aux plantes médicinales, ainsi qu'à celles entrant dans la vie domestique et artisanale des gens du Val d'Entraunes, de la vallée de la Tinée et de celle de la Vésubie. Avec la réalisation de l'ouvrage Se soigner en montagne, l'Ecomusée avait déjà mis au jour certaines pratiques médicales ayant eu cours dans la région autrefois. L'ouvrage faisait allusion à une douzaine de plantes utiles pour se soigner, mais il restait encore beaucoup à comprendre des usages réels de ces plantes et de leur place dans le quotidien des habitants de ces vallées. Et puis il y avait encore tellement d'autres plantes dont on ne savait rien : le Mercantour, avec toute la richesse floristique qu'il recèle, était l'une des dernières régions alpines à n'avoir pas fait l'objet d'une réelle enquête de ce type.

Mais peut-être est-il le moment ou jamais de préciser ce qu'est l'ethnobotanique. Jacques Barrau, l'une des grandes figures de la discipline en France, la définissait comme le « domaine des recherches couvrant les relations entre les civilisations et les sociétés humaines et le monde végétal ». Et Pierre Lieutaghi ajoutera plus récemment à cette définition : « l’ethnobotanique comme discipline, (…) est une ethnologie à velléités globales qui choisit de considérer les sociétés dans la plus large étendue possible de leurs relations avec le végétal et les milieux végétaux, dans la prise en compte des méthodes des sciences humaines aussi bien que des données naturalistes »1. Il s'agissait donc bien de privilégier à la fois un regard porté sur les personnes que j'allais rencontrer, à travers leur discours sur les plantes utilisées autrefois, mais aussi de prendre en compte les données botaniques et celles de l'écologie végétale, à savoir les apports de la phytosociologie, de la géologie, de la géographie, de la toponymie, etc. Il s'avérait également nécessaire de rassembler les données écrites, susceptibles de compléter celles de l'oralité ; Philippe Thomassin s'est chargé de ce volet historique, tel qu'il en avait été convenu initialement.

Après des recherches bibliographiques effectuées au Musée de Salagon, afin de me familiariser avec les études déjà réalisées dans les Alpes ainsi que le patois gavot, il me fallait donc partir sur le terrain, rechercher les plus anciens, ceux qui étaient susceptibles de me parler des plantes qui autrefois, ou aujourd'hui encore peut-être, faisaient ou font sens dans leur vie. Car se sont bien les savoirs datant d'avant les années cinquante qui m'intéressaient, avant que les campagnes, l'agriculture et l'élevage ne se modernisent, et que les stations de sport d'hiver ne s'implantent, ensemble de phénomènes qui, vous le savez bien, a non seulement profondément bouleversé en quelques décennies toute la vie rurale, mais a aussi contribué à la perte progressive des savoirs locaux transmis de générations en générations depuis des siècles.

Je partais donc sur le terrain avec des contacts d'anciens, ou de personnes susceptibles de m'en faire rencontrer. Mes premiers pas dans l'enquête se sont déroulés dans le Val d'Entraunes, principalement parce que mes adresses s'avéraient initialement les plus nombreuses dans cette première vallée. De Sauze, à Entraunes, en passant par Guillaumes, La Ribière, Bouchanière, Châteauneuf, ou encore Saint-Martin d'Entraunes, il n'est pas surprenant que je devais retourner voir celles et ceux qui, autrefois, avaient contribué à d'autres travaux menés par l'Ecomusée de la Roudoule, comme l'enquête sur Barels, ou plus anciennement, l'ouvrage Se soigner en montagne. Et il est notable que parmi ces personnes déjà connues de l'Ecomusée, toutes m'ont rapporté des informations qu'elles n'avaient pas eu l'occasion de transmettre lors de ces précédentes recherches.

La zone concernée par l'étude étant délimitée par celle du Parc National du Mercantour, l'enquête m'a ensuite amenée à m'attarder sur un territoire qui n'était pas prévu initialement, à savoir les villages proches de la vallée de Cians : Péone, Valberg, Beuil, Roure ou encore Roubion. La vallée de la Tinée, quant à elle, est celle où les contacts ont été les plus nombreux ; j'ai pu interroger des personnes dans les villages de Bousieyas, Saint-Dalmas le Selvage, Saint-Etienne de Tinée, Le Bourguet, Isola et Saint-Sauveur. Et, alors que, l'étude avançant, j'avais rencontré de grandes difficultés à entrer en contact avec des anciens dans la Vésubie, c'est bien dans cette vallée que j'ai terminé l'enquête, où j'ai finalement pu interroger des personnes à Valdeblore, Venanson, Saint-Martin de Vésubie, Belvédère, La Bollène, Roquebilière et même à Lantosque. Ces derniers contacts m'ont notamment été facilités par certains membres de l'association LAMONT, que je tiens particulièrement à remercier ici.

Enfin, j'ai également réalisé trois entretiens exploratoires dans la région de la Roudoule (Puget-Rostang et La Croix-sur-Roudoule), dans l'idée de comparer les éléments recueillis à ceux d'un territoire proche, et qui de plus, devait aussi intéresser l'Ecomusée. En outre, l'immersion au terrain impliquant de se familiariser à la flore locale, il m'était nécessaire de procéder à certaines reconnaissances botaniques dans les vallées ainsi qu'en altitude. C'est ainsi que la recherche m'a amené jusqu'au Col des Champs, au Col de Sanguinière, au Col d'Anelle, à celui de la Lombarde ainsi qu'à la Madone de Fenestre dans la Vésubie. J'ai particulièrement choisi ces sites, parce qu'ils m'ont été souvent cités par les anciens, pour la présence spécifique de certaines plantes.

Ainsi ai-je arpenté la région pendant deux mois, de début juillet à la fin août, pour y recueillir une soixantaine d'enregistrements, quasiment tous réalisés auprès de personnes âgées de 65 à 103 ans, et plus de six cents photos numériques de plantes, d'objets confectionnés à partir de matières végétales, de personnes interrogées, etc. Ces derniers m'ont raconté leurs histoires uniques et singulières avec les plantes ; dans chaque région, les hommes ont tissé, avec le temps, un lien spécifique avec le végétal, qui même s'il est proche de celui des contrées voisines, n'est jamais tout à fait le même, quand il ne s'en diffère pas totalement. Plus largement, c'est l'histoire d'un rapport très fort avec leur environnement naturel qu'ils m'ont contée, ou comment la plante venait s'imbriquer dans une économie de subsistance quasi autonome, à travers l'agriculture, l'artisanat et le pastoralisme. Certaines de ces histoires persistent encore, d'où le fait que certaines cueillettes se perpétuent ; d'autres, les plus nombreuses, ne seront jamais transmises. L'enquête en est certainement la dernière dépositaire.

De personnes interrogées en personnes interrogées, il s'est très vite avéré impossible pour moi de négliger la présence de la plante ou de l'arbre dans toutes les activités humaines d'antan. C'est la raison qui m'a poussée, dès les premières semaines, à ne pas limiter l'étude à un simple répertoire de plantes médicinales et plantes utiles à la vie domestique et artisanale. Au fil des mots, les alimentaires étaient systématiquement citées – qu'il s'agisse des sauvages comme des domestiques –, j'interrogeais mes interlocuteurs sur les plantes vétérinaires parce qu'elles en disaient long sur les plantes relatives à la médecine humaine ; enfin, les végétaux entrant dans les fêtes religieuses ont également fait l'objet d'une attention particulièrement.

Il est à présent un peu tôt pour tirer les conclusions d'une enquête aussi vaste, dans la mesure où Philippe Thomassin et moi-même sommes encore en train de dépouiller les nombreuses données récoltées et de les ordonnancer. Cependant, il m'est d'ores et déjà possible de tirer de ces matériaux quelques éléments pouvant venir illustrer quelques spécificités de l'enquête. J'ai choisi pour cela, et ce à titre d'exemple, de faire allusion à des plantes médicinales et vétérinaires.

En premier lieu, il semble incontournable, voire presque banal, de parler du génépi et de la camomille, tant ces deux plantes font l'objet, encore de nos jours, de cueillettes très actives dans le Mercantour. Ce sont les deux plantes les plus valorisées par tous les anciens et les plus jeunes. Si, aujourd'hui, le génépi n'est quasi exclusivement ramassé que par les montagnards pour fabriquer la fameuse boisson alcoolisée, le génépi était autrefois la plante la plus importante des affections liées au refroidissement. « Qui a du génépi n'a pas besoin de médecin » m'a-t-on souvent répété ; la boisson, elle, n'était confectionnée que de manière exceptionnelle avant les années 50, non seulement parce que l'alcool n'était pas aussi courant que de nos jours, mais aussi parce que la récolte de l'année était considérée comme le médicament le plus indispensable pour passer l'hiver. Ainsi la valorisation du génépi a-t-il fait l'objet, en quelques décennies, d'une véritable transformation : du statut de panacée des « coups de froid », il est devenu la plante des amateurs d'alcool, que le développement du tourisme a contribué à mettre au goût du jour. Quant à la fameuse camomille de montagne, destinée aux problèmes de digestion, je devais finir par comprendre après quelques détours, qu'il s'agissait bel et bien d'une achillée de montagne - l'Achillea erba-rota - qui, parce qu'elle est une endémique régionale, n'est utilisée, à ma connaissance, nul part ailleurs dans les Alpes françaises.

Parmi les nombreuses plantes que j'ai répertoriées pour se soigner, la plupart de leurs usages sont connus de la pharmacopée française. Il en va de l'arnica pour les ecchymoses, de la grande gentiane pour la digestion, de la mauve comme plante adoucissante, de l'absinthe comme vermifuge des enfants, du sureau pour les soins des yeux, de l'hysope et du thym contre les affections liées au froid, du tussilage, du bouillon blanc et de la bourrache comme expectorants, du frêne comme dépuratif du sang, du millepertuis pour les coups de soleil et les brûlures, de la reine des prés et de la pariétaire comme plantes diurétiques, de l'aubépine pour les problèmes de tension, de la chélidoine pour lutter contre les verrues, du lis macéré dans l'huile comme cicatrisant, de l'ortie en emploi externe comme anti-rhumatismal, des feuilles de ronce pour la toux, etc. Mais il est également notable que des emplois de certaines plantes recueillies lors du travail de terrain se sont avérés plus particulièrement liées au Mercantour2. C'est le cas par exemple de l'usage des résines de mélèze, de pin ou de sapin pour la cicatrisation, de l'huile de noyau de prunier de Briançon – plus couramment appelée huile d'afouate – contre les maux de ventre, de la pariétaire comme plante permettant d'interrompre la lactation lors de l'allaitement, ou encore de l'emploi de la jusquiame – plante hautement toxique – séchée pendant trois ans, et consommée en tisane contre les maux de tête3.

En terme de médecine vétérinaire « lou massistre », qui n'est autre que l'ellébore fétide, est une belle illustration d'une plante ayant un statut particulier dans le Mercantour. J'ai pu tout de suite constater qu'elle m'était presque systématiquement citée par les anciens éleveurs pour soigner les bêtes des morsures de vipères. Dans les autres régions alpines, même les plus proches, c'est le dompte-venin que l'on emploie pour ce type d'accidents, plante nullement mentionnée par mes interlocuteurs.

Aussi, à l'image de ces exemples, l'enjeu de l'ouvrage à venir, sera-t-il de rendre compte de la singularité du lien entre les hommes et les plantes dans ces vallées du Mercantour, à travers la plus grande part des domaines de leur vie quotidienne.

Enfin, je souhaitais souligner ici combien l'enquête, est aussi l'occasion d'un constat alarmant : celui d'une mémoire qui s'amenuise. « Vous auriez dû venir il y a vingt ou trente ans, là nos anciens vous en auraient dit des choses sur les plantes ! Mais moi, je ne sais plus rien ! » est certainement la phrase que j'ai le plus entendue pendant ces deux mois. Et il suffit d'ouvrir l'enquête réalisée dans les années 1980 en Haute-Provence - dont Pierre Lieutaghi a rassemblé les éléments à travers plusieurs de ses livres - pour comprendre combien les anciens avaient raison en me disant cela. Je n'ai malheureusement pas eu la chance de pouvoir recueillir la somme d'informations répertoriée à cette époque ; beaucoup ont oublié, et un grand nombre de ceux qui savaient ne sont évidemment plus parmi nous. Ainsi l'ouvrage qui rendra compte de l'enquête ne pourra avoir pour prétention d'être l'ethnohistoire du lien entre les hommes et les plantes dans ces vallées ; il ne sera que le reflet d'un fragment de cette histoire.

Le livre est à paraître pour 2013.

 

 [1]Lieutaghi, 2003, Plantes, sociétés, savoirs, symboles. Matériaux pour une ethnobotanique européenne, Actes du séminaire d'ethnobotanique de Salagon, Premier volume, Les Alpes de lumière, p. 42.

 [2] On pourra parler, pour certains d'entre eux, de savoirs endémiques.

 [3] Ces deux derniers emplois ne m'ont été cités qu'une seule et unique fois au cours de l'enquête.

 

En savoir plus sur l'exposition

En savoir plus sur l'ouvrage "Des plantes et des hommes dans le Mercantour"